Chroniques vidéoludiques v.0.3
La pensée critique dans la saga Pikmin
La série Pikmin est une des dernières inventions de Miyamoto mais également, n’y voyons là que pure subjectivité, un des plus beaux bijoux que le jeu vidéo a pondu depuis bien longtemps. Level-design ingénieux, concept de base intelligent, narration originale…tout est là pour surprendre et émerveiller le joueur. Pikmin c’est aussi quelques réflexions distillées avec parcimonie. Il ne faut pas s’arrêter à l’aspect naïf et bêtement kawaï du titre. Comme souvent avec Miyamoto, la légèreté apparente dissimule quelques aspects plus profonds.
I) Une cruauté nécessaire
Tuer pour survivre
De loin, Pikmin est une série mignonne et fort sympathique. Il n’y a qu’à regarder ces bestioles de toutes les couleurs avec des fleurs ou des feuilles sur le crâne. Ce qu’ils sont marrants ces espèces de radis sur pattes à gigoter dans tous les sens, à attaquer des monstres par dizaines. C’est pourtant aller un peu vite en besogne que de résumer le soft à une telle image. Pikmin met en réalité le joueur face à un concept cruel où la notion de sacrifice se rappelle à chaque instant à nos oreilles. Il faut faire du mal à autrui pour soi-même se faire du bien.
Dans Pikmin premier du nom, le capitaine Olimar échoue sur une étrange planète et a 30 jours pour retrouver les pièces de son vaisseau pour ainsi retourner sur sa planète d’origine. 30 jours car ses réserves d’oxygène s’épuisent. Par cette simple donnée, qui sera gommée dans le second opus, Miyamoto impose un stress permanent au joueur. Chaque journée a son importance, chaque action a son poids et les conséquences de nos actes sont encore plus terribles que d’habitude puisqu’ils peuvent nous faire perdre un temps précieux, tuer des pikmins par paquets de douze et ainsi réduire nos espérances de survie jusqu’à peau de chagrin.
Un jeu cruel donc puisque les pikmins ne sont là que pour nous aider à survivre et tant pis s’ils meurent. On le sait, il faudra en sacrifier quelques-uns, voire beaucoup, pour avancer. C’est une cruauté qui n’est pas motivée, le joueur ne fait pas ça pour le plaisir (même s’il le peut ce n’est pas l’objectif premier), elle est nécessaire. Il faudra parfois se montrer cruel pour survivre. Et c’est dans cette cruauté obligatoire que le sacrifice intervient. La cruauté est d’ailleurs soulignée, dans le premier opus, à chaque fin de journée puisqu’on nous montre le bilan des pikmins possédés avec, s’entremêlant, des courbes de gains et de pertes histoire d’appuyer un peu plus sur nos erreurs et la conséquence de nos actes.
Après ce petit exercice d’esclavage, Olimar dans le second opus utilisera les pikmins non pas pour survivre (même s’il y a cruauté, on peut excuser des actes aussi répréhensibles face à un tel objectif) mais pour faire de l’argent. La société à laquelle il appartient étant ruinée Olimar va chercher ces objets forts étranges trouvés sur la planète du premier opus (bouteilles et compagnie) pour les revendre et renflouer le gouffre financier de son entreprise. Une raison un brin douteuse mais une fois de plus compréhensible car nécessaire. Olimar doit exploiter ces radis sur pattes pour éponger les dettes, aucune issue n’existe. S’il ne le fait pas, l’entreprise coule et sa famille aura des difficultés à survivre elle aussi.
Le meilleur rendement
Ce qui est également assez incorrect dans Pikmin, toujours par rapport à cette question de la cruauté, c’est la présence constante de rendements. On a parlé au début de cet article des courbes de pertes et de gains. Certes, le but est de souligner les erreurs et de montrer la portée de nos actes mais la chose réduit également des données graves (la mort de dizaines de pikmins) à de vulgaires statistiques dignes d’un trader de la Société Générale.
J’ai gagné tant aujourd’hui, j’ai perdu un peu également mais je vais investir sur telle société dès la semaine prochaine…on connaît la musique. Bref, Miyamoto nous déstabilise un peu plus avec cette politique froide du comptage. Mais ce n’est pas tout, dans le second opus la question du rendement est encore plus mis à l’avant. En effet, dans les fameux donjons souterrains, il faudra bien souvent penser une fois de plus en bon capitaliste de la finance surentraîné. En clair, il s’agit être un bon tacticien du rendement.
Par exemple, on pourra se dire “si je sacrifie une dizaine de pikmins albinos, je vais pouvoir détruire cet obstacle et ainsi attaquer de front avec le reste. En clair, je perds 10 bestioles pour sauver 80 pikmins“, un retour sur investissement non négligeable. On compte, on élabore des stratégies, on pèse sur la balance des sacrifices histoire de savoir quel choix est le plus intéressant. Toute la froideur des finances, des mathématiques, appliquées aux génocides en série des pikmins. Quoi de plus cruel en effet ? On se croirait dans un débat entre communautés victimaires réclamant à grand renfort de larmes un mémoriel en bronze dans un jardin public en plein cœur de Paris…la pitié en moins heureusement.
II) Critique d’une société de consommation
Un regard extérieur
C’est principalement par l’intermédiaire de l’inventaire du capitaine Olimar, compilant les objets récupérés par le bonhomme au cours de ses expéditions, que Pikmin se permet quelques critiques sociétales et économiques surprenantes.
Pikmin 2 illustre à merveille cette facette de la saga. En effet, je le dis pour ceux qui ne connaissent pas, à chaque objet trouvé et transporté jusqu’au vaisseau d’Olimar le joueur a le droit à quelques lignes de présentation. C’est en quelque sorte le décodage que fait l’ordinateur intégré au vaisseau, il analyse et nous dit ce que peut bien être la pièce ramassée et surtout qu’elle est son utilité.
Le procédé n’a l’air de rien comme ça mais rappelle un peu le principe de la critique par l’étranger lisible, par exemple, dans Les Lettres Persanes de Montesquieu. L’idée est d’avoir un regard extérieur venant analyser et critiquer des éléments qui nous sont familiers. Ici c’est Olimar, le petit cosmonaute aidé de son ordinateur de bord, qui vient nous apporter un éclairage sur des objets de notre quotidien. La parole de l’étranger pour mieux critiquer notre propre monde, notre société, en voilà une bonne idée…une vieille idée.
Quelques exemples
Voici quelques exemples, piochés sur un blog de Gamekult.com, de descriptions issues de l’inventaire du vaisseau. La première concerne une pièce lustrée, « Ce métal rare n’existe pas sur Hocotate. Quand je le contemple, mon désir est incontrôlable. Sur Hocotate, il y a un célèbre métal précieux qui a des effets similaires. Peut-être que c’est ce matériau attrayant le responsable de tous les maux de cette planète… ». Autre exemple avec la découverte d’un boulon, « Conçu pour tous les chefs d’entreprise du système solaire, cet objet a une forme ésotérique qui envoûte le cœur des hommes. Offrez-le à un employé pour qu’il devienne une bête de travail qui n’a besoin ni de jour de congé ni d’augmentation de salaire ! ». Il est possible de voir dans cette petite description une référence aux Temps Modernes de Chaplin et à la fameuse scène de folie de Charlot dans l’usine. Une bête de travail, un être aliéné. Certes, on ne parle pas de folie comme dans le film de Chaplin mais des points de convergence existent néanmoins.
Quelques autres exemples pour la forme avec ici la découverte d’un gâteau, on peut lire « Si nous vendions pareils délices sur Hocotate, plus personne ne pourrait s’en passer ! Ce n’est pas bien de rendre toute une population obèse, mais comme dit si bien le vaisseau : ” Les affaires sont les affaires ! “. Enfin, le commentaire accompagnant un presse-oranges « Quand je pense au président, l’envie de monter tout en haut de l’échelle hiérarchique me passe. Pour être chef d’entreprise, il faut être un monstre sans cœur et sans scrupules. Il faut être cruel pour faire trimer ses employés et, malgré tout, garder bonne conscience. ».
Des propos surprenants donc, critiquant un patronat à la main lourde, les pratiques d’abrutissement du travail à la chaîne ou encore les méfaits d’une société d’hyperconsommation. A travers un moyen détourné, aussi original que bien vu, Pikmin se permet donc de placer quelques piques intelligentes au détour de quelques phases de jeu.
III) Un appel écologique
Pollutions et loi de la jungle
Évidemment, on ne peut passer à côté du fait que Pikmin est aussi une série délivrant un message écologique fort. Le tout est relativement simple mais il faut quand même admettre la véracité du propos.
Pikmin est une saga nous plongeant dans des univers, pour la plupart, champêtres, calmes et sentant bon la nature. On ne trouve quasiment pas de traces d’urbanisation, rien que la nature avec la cruauté qui y règne car Pikmin délivre un message écologique mais est loin de nous montrer la nature comme un havre de paix. Au contraire, les hautes herbes, les plaines enneigées pullulent de saloperies voraces de tailles variables et foutrement hostiles. Des petites bêtes, des grosses bêtes. C’est la loi de la jungle, chacun bouffe l’autre, chacun s’attaque à l’autre et la seule règle qui existe dans un tel monde est celle du plus fort : « Taper le premier avant de se faire soi-même taper ». Point d’angélisme donc, on est loin de Yann-Arthus Bertrand.
L’autre élément intéressant du message écolo de la saga est bien évidemment le constat des pollutions causées par l’homme. Olimar tombe sur des produits de la vie de tous les jours, des grandes marques essentiellement, et le tout pollue joyeusement les environnements verdoyants du jeu. Une vieille cannette, des sacs plastiques, des objets abandonnés, cassés…les petites pollutions du quotidien en somme. Par l’accumulation d’objets rencontrés, la ressemblance des fameux objets avec ceux de notre réalité, Miyamoto nous envoie des signaux certes faciles et pas forcément originaux mais pertinents.
Anticipation sans l’homme
Enfin, dernier élément de cette pensée écolo, il s’agit de cette étonnante anticipation que propose Miyamoto. Bien qu’ayant des doutes lors du premier opus à propos de la planète que visite Olimar, on est quasiment sûr dans Pikmin 2 qu’il s’agit de la Terre. Une Terre étonnante puisque malgré les nombreux déchets provenant du monde humain, visibles ici et là, jamais le capitaine et sa bande ne rencontrent d’hommes justement. Aucun poilu, aucune gonzesse…rien. Comme si l’homme avait disparu (on ne sait pas comment), avait terminé sa propre existence pour ne laisser derrière lui, triste héritage, que les déchets produits par la société du vide qu’est la société de consommation. Les ultimes traces d’une espèce en déclin depuis des siècles déjà ? Peut-être. Le pire étant dans ces objets laissés à même le sol le fait qu’on ne rencontre dans tout ce bazar que des éléments superficiels. Aucune œuvre d’art, aucun chef d’œuvre, aucune trace d’un passé lointain, aucun élément d’une identité nationale. Rien que des babioles, des objets de consommation. Comme si au fond, l’homme n’était même pas capable de laisser un beau souvenir de lui sur Terre aux visiteurs du futur. Triste héritage.






11 septembre 2009 - 18 h 51 min
Et quand on a fini de rembourser la dète et qu’on revient avec un vaisseau en or, dans le but, certe de retrouver Louie oublié sur Terre, mais surtout de retrouver un tas d’autres trésor pour enrichir encore plus Hocotate, et cela au prix de nombreuses vie Pikmin, n’est-ce pas une grande critique de la cupidité destructrice de l’Homme ? ^^
A part ça bravo pour cet article, je le trouve génial ! J’adore ce genre d’article en fait, bonne continuation !
12 novembre 2009 - 13 h 05 min
Réflexion intéressante, merci !